Publié dans Challenge AZ, Challenge AZ 2019

Exercices de style – U comme…Uchronie

Parmi les ouvrages écrits par Raymond Queneau, il y a Exercices de style (1947). A partir d’un texte simple, Queneau y raconte une histoire en la déclinant suivant différentes figures de style (alexandrins, maladroit, anglicismes, interjections, olfactif…).
Je vais essayer de faire comme mon cousin célèbre.


Uchronie

Définition : Dans la fiction, l’uchronie est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement du passé.
Exemples (ATTENTION, spoiler* !) : Terminator genisys (Allan Taylor), Retour vers le futur 2 (Robert Zemeckis), Pile et face (Peter Howitt), Jean-Philippe (Laurent Tuel).

NB : je ne suis pas spécialiste de l’histoire sociale et politique, donc le récit que je vais inventer sera semé d’inepties éhontément dénuées de véracité historique.

Voici l’histoire de Marie Jouanneau. Je vous ai parlé de Louise dans le billet J comme…celle qui avait accouché près de chez elle. Marie, c’est mon ancêtre sans mari. Mais que ce serait-il passé si elle n’avait pas eu d’enfant hors mariage, qu’elle n’était pas morte jeune ?

Marie Jouanneau est née le 03 mai 1786 à La Ferté-Saint-Aubin (Loiret). Son père, Etienne Jouanneau et sa mère, Madeleine Legris, ont respectivement 42 environ et 37 ans. De leur union, célébrée le 26 juin 1769 à La-Ferté-Saint-Aubin, sont nés Etienne François (1770-1770), Marie Madelaine (1771-), Silvain tienne (1774-), Marie Madelaine (1777-), Louis (1780-), Marie Jeanne (1783-), Marie Louise (1786-1790), et peut-être ma sosa si elle ne fait pas partie des Marie précédentes.
Je retrouve Marie à Orléans, lors de son accouchement, le 16 juillet 1819. Elle donne naissance à un fils Louis, qu’elle déclare de père inconnu. Elle meurt le 27 juin 1821 à Orléans.
REWIND. Marie n’a pas eu d’enfant hors mariage et n’est pas morte à l’âge d’environ 32 ans.

Je retrouve Marie à Orléans, en 1819, dans une petite chambre de bonne. Elle a quitté son village natal pour trouver du travail en ville, à Orléans. Marie n’est pas très riche et n’a pu louer qu’une modeste chambre sous les combles. C’est n’est pas bien grand, mais c’est propre et il y fait chaud.

Pour subvenir à ses besoins, Marie se fait couturière. Elle a appris auprès de sa mère et est plutôt douée. En quelques mois, Marie se fait une petite clientèle. Elle rapièce beaucoup de vieux vêtements que les pauvres hères comme elle usent jusqu’à la corde et elle a quelques clientes plus argentées qui lui commande des châles, des tabliers, des chemises, parfois même des jupons, mais ce n’est pas souvent. En à peine 2 ans, Marie a trouver sa place dans la grande ville.
Et puis un jour, une cliente, qui avait entendu parler de sa rapidité à travailler, lui commande une robe. Une robe en mousseline, avec des volants au niveau de l’ourlet et du décolleté, et des rubans sur les manches. Marie travaille jour et nuit pour satisfaire sa cliente providentielle. Barthélémy Thimonnier n’a pas encore déposé son brevet de « métier à coudre » alors Louise s’use les yeux et les doigts pour réaliser sa plus belle création. Contente de son travail, la cliente lui passe une nouvelle commande : des mouchoirs brodés, un corsage, et devient une cliente régulière.
Après plusieurs mois à se côtoyer, les deux femmes commencent à s’apprécier. Et contre toute attente, la riche cliente décide de prendre la petite main sous son aile. Elle lui demande de loger chez elle pour plus de commodités, et en fait sa couturière attitrée et exclusive. Petit à petit, Marie passe du statut de domestique à celui de dame de compagnie. Sa protectrice lui apprend les bonnes manières et comment se comporter en société. Et quand elle la juge prête, elle l’emmène avec elle dans les soirées mondaines. Pour Marie, c’est inespéré, mais le bonheur est de courte durée. Après quelques mois seulement, la riche cliente tombe malade. Marie prend soin d’elle mais pressent déjà le destin funeste qui se profile. Destin funeste pour l’une comme pour l’autre car lorsque sa protectrice sera passée de vie à trépas, Marie sait qu’elle devra retourner à sa vie d’avant, à sa chambre de bonne qui lui semble maintenant, petite et mal éclairée. Fréquenter la haute société ne fait pas d’elle une des leurs. Elle est et restera une campagnarde. Une campagnarde aux bonnes manières mais une campagnarde quand même. Ses heures dans cette luxueuse demeure sont désormais comptées. Mais qu’importe, Marie reste au chevet de la mourante.

Quand la mort frappe à la porte, toute la maisonnée est en deuil. Marie laisse le médecin et le notaire vaquer à leurs occupations funestes. Alors que Marie s’apprête à faire ses bagages, le notaire l’interpelle et lui donne rendez-vous, tout comme aux autres domestiques, le lendemain dans le grand salon. Marie se prend à rêver que Madame lui a peut-être laissé un peu d’argent. Ne l’a-t’elle pas instruite et présentée à ses amis comme son rayon de soleil quotidien ? Avec cet argent, elle pourrait peut-être s’installer à son compte, dans la boutique abandonnée après la mort du cordonnier, dans son ancien quartier. Cette nuit, Marie s’endort, à la fois meurtrie par le chagrin et bercée par ses espoirs.
Le lendemain, tout le monde se retrouve dans le salon. Enfin, tous les intimes de la défunte, c’est-à-dire pas grand monde. Le notaire commence à lecture du testament. A plusieurs œuvres de bienfaisance, la défunte donne la somme de 500 francs. Au musée des Beaux-arts de la ville, elle lègue sa collection de tableaux. A son fidèle cocher, elle lègue sa calèche, les deux chevaux composant l’attelage et la somme de 500 francs. A sa cuisinière et sa femme de chambre, elle verse un an de gage, soit l’équivalent de 200 francs, et une toilette qu’elles pourront choisir dans sa garde-robe. Ses autres toilettes seront données aux nécessiteux. A son majordome, à son service depuis plus de 30 ans, elle lègue sa collection de livres, dont elle sait qu’il apprécie la lecture, son bureau en acajou, parce que c’est un amateur d’art, et la somme de 5000 francs pour avoir toujours été d’une loyauté sans faille. Enfin, à une petite nièce éloignée, elle lègue la somme de 10 000 francs. Marie est un peu déçue. Même Louise, la petite bonne, arrivée presque en même temps qu’elle, avait eu droit à une part de gâteau. Marie écoute à peine la voix du notaire, jusqu’à ce que son nom résonne dans la pièce. « Et à ma dame de compagnie, Marie Jouanneau, je lègue le reste de ma fortune, comprenant, mon hôtel particulier, sis à Orléans, avec tous ses meubles, mes bijoux, mon argent placé en banque. En contrepartie, Marie devra s’acquitter des dettes que je n’aurai pas réglées à l’heure de ma mort. Je souhaite également qu’elle fasse un usage charitable de cet argent et continue à donner aux œuvres aidant les plus démunis. »
Marie n’en croit pas ses oreilles. Elle se mord la joue pour être sûre de ne pas rêver. Elle est riche, extrêmement riche. En quelques secondes ses rêves de couturière s’effondrent pour laisser place à des rêves démesurément grands. Après la signature des documents administratifs, Marie prend possession des lieux en tant que propriétaire. Louise, la petite bonne est partie pour d’autres horizons, François, le cocher est parti pour d’autres aventures, mais Jeanne la cuisinière et Antoine, le majordome, ont décidé de rester au service de la nouvelle maîtresse de maison.
Très vite, la nouvelle de cet héritage fait le tour de la ville et Marie devient le plus beau parti du moment. Elle est courtisée par tous les jeunes hommes de la bonne société. Mais Marie n’est pas dupe et en plus, elle n’a d’yeux que pour Jean, désargenté mais plein d’ambition.

Malgré sa fortune perdue, Jean a encore ses entrées dans le beau monde. Et comme la cliente fortunée l’avait fait quelques mois avant, Jean introduit Marie en société. Très vite, les deux jeunes gens convolent en justes noces, et Marie oublie presque ses origines modestes. Cette nouvelle vie lui donne des ailes. A presque 40 ans, elle décide de se battre pour la condition des femmes et milite pour l’obtention du droit de vote. Ses actions n’aboutissent pas mais Marie ne désespère pas de suivre l’exemple de la Suède en 1718. Si Jean, son mari, la soutient, la plupart de la gente masculine s’amuse de cette femme qui croit pouvoir changer le monde, et se dit que pendant ce temps, elle ne s’occupe pas des affaires politiques importantes. Marie persévère et commence à éveiller les consciences. D’autres femmes et d’autres hommes se joignent au mouvement. A force de manifestations, de pétitions, Marie obtient, non sans cris et indignations, le droit de vote censitaire pour elle et ses compatriotes, selon les mêmes conditions que les hommes. Loin de s’arrêter en si bon chemin, Marie veut plus. Elle demande le droit de vote universel et l’obtient en 1944 1844, grâce à ses amis masculins. Ainsi, les femmes peuvent voter à l’élection présidentielle de décembre 1848. En , elle fonde avec Désirée Gay et Jeanne Deroin, La Politique des Femmes, « journal publié pour les intérêts des femmes et par une société d’ouvrières ». Elle s’engage en politique, et, contre toute attente, est élue députée du Loiret aux élections législatives de 1849, auxquelles se présente aussi Jeanne Deroin. Marie veut aussi le droit à éducation (en 1850, elle fait adopter la loi Parieu, imposant à toutes les communes de plus de 500 habitants d’ouvrir une école de fille, et en 1861, Julie-Victoire Daubié devient la première bachelière française), le rétablissement du droit au divorce (supprimé en 1816 par la Loi Bonald et que Marie rétablit et pas seulement pour faute comme la Loi Naquet de 1884), et la dépénalisation de l’avortement (avec la Loi Jacob). Marie veut que les femmes puissent devenir Pape, puisse devenir médecin ou aller dans l’espace (ce qui inspirera un certain J. Vernes en 1865).
La carrière politique de Marie, déjà inespérée pour une femme, continue de plus belle quand Marie est élue présidente de la République en 1852 (oui, parce que dans mon uchronie, il n’y a pas non plus de coup d’Etat en 1851, sinon, il faut attendre 1873 pour avoir des élections présidentielles et en 1873, Marie aurait 87 ans. Bon, Thiers et Doumer avaient bien 74 ans quand ils ont été élus présidents amis quand même). Et la vague des suffragettes atteint le Royaune-Uni. Mais pour trouver une autre femme présidente, il faudra attendre 1974, et l’élection d’Isabel Martínez de Perón à la présidence de l’Argentine.

Alors, uchronie ou utopie ?

 

*spoiler ou divulgâcheur en Français.

Challenge AZ 2018

 

Un commentaire sur « Exercices de style – U comme…Uchronie »

Répondre

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s